Jackpot, par Eric Pessan

©Louna Pessan

 

Echange entre Théâtre Ouvert et la Sala Beckett / 2

 

Eric Pessan est allé à Barcelone pour assister à la mise en voix de sa pièce No ha de quedar res (Tout doit disparaître en catalan), le 19 décembre 2011.
 

Je suis dans un café, carrer de València, Barcelone, un vieil homme en jean bleu et veston chiné gris vient de gagner le jackpot, il s’activait sur la machine à sous lorsque je suis entré, il y a une petite heure, je ne sais depuis combien de temps il tente sa chance. J’aime imaginer qu’il reviendra jouer demain comme il devait jouer hier. Ses cheveux sont d’un blanc éclatant. A l’instant où il gagne, je lève la tête de mon carnet de note attiré par la cascade des pièces de monnaie : il ne sourit pas. Il se penche, ramasse l’argent et célèbre debout et seul sa victoire d’un verre de blanc.
Tables en formica, comptoir de zinc, murs carrelés de céramiques représentant un paysage kitch de montagne. Quelques habitués boivent un café ou une bière. Pas de télé ni de radio. Sans les conversations en catalan, la machine à sous et celle qui vend des cigarettes, je pourrais tout autant être avec mon grand-père, au début des années 70, dans l’un des cafés entourant la gare Saint-Jean, Bordeaux, occupé à boire ma limonade pendant qu’il sifflait d’un coup son verre de blanc sec.

 

Hier, j’ai assisté à la lecture de ma pièce, à la Sala Beckett, une mise en voix signée Thomas Sauerteig, avec Amb Chantal Aimée, Pepo Blasco, Joan Carreras, Blanca Pàmpols, Bernat Quintana et Fina Rius. Avant cela, j’étais venu passer quelques jours pour rencontrer le traducteur de la pièce, Joan Casas. C’était mon premier contact avec cette ville, cet homme, traducteur de l’espagnol, du français, du portugais, de l’italien et du grec (Modiano ou Lobo Antunes peuvent se lire en catalan grâce à son travail), auteur dramatique, romancier et poète, enseignant à l’université, malheureusement peu traduit en français. Nous nous sommes rencontrés à la Sala Beckett, il avait déjà traduit le texte, il me l’a lu, et j’ai compris que malgré mes quelques années d’études de l’espagnol je ne comprenais pas le catalan. Alors, patiemment, réplique par réplique, Joan m’a dit les difficultés, celle de rendre le pronom personnel indéfini « on » en catalan, celle de retrouver une certaine musique de la phrase. C’était un échange riche, c’était dense, et j’avais presque l’impression de comprendre la langue. En définitive, j’ai surtout saisi que la langue passait. Il n’y a pas d’autres mots, ça passe ou ça casse. Ça passait. Tout doit disparaître devenait No ha de quedar res et ça passait, ça se passait même en Espagne, c’est dire (alors que lors de la traduction du texte en allemand, il a été fait le choix de conserver l’action en France).
Hier soir, le texte passait, porté par de très bons comédiens, emporté par un Andreas boiteux (j’ai appris qu’il s’était cassé le pied la veille), et malgré un rythme trop lent, peut-être, ou trop monotone. Peu importe, une salle entière entendait le texte et je comprenais clairement chaque réplique.
Joan était là, avec toute l’équipe de la Sala Beckett : Lídia, Víctor et Toni (dans l’ordre où je les avais rencontrés lors de ma première venue), on a parlé de la culture à Barcelone, on a parlé du projet d’une nouvelle Sala Beckett, d’un lieu qui permettrait de défendre la création dramatique contemporaine. On a parlé politique, aussi. On a bu quelques verres, rêvé d’une mise en scène un jour de ce texte ici, et je suis rentré avant le dernier métro.
 

Un autre homme, chauve, crâne maculé de taches de vieillesse, écharpe du FC Barcelona autour du cou joue méthodiquement avec moins de chance que son prédécesseur. J’ai oublié de décrire les odeurs, elles sont strictement celles des cafés de mon enfance. Je referme mon carnet, j’emporte ce que je vois avec moi. C’est peut-être l’essentiel, la raison pour laquelle je voyage : non pas trouver, mais retrouver l’impulsion qui me donnera envie d’écrire encore. Pour l’exaltation. Hier soir, écoutant la pièce en catalan, je ressentais la même chose : une sorte de désir d’écriture mêlé à de la confiance. Il est grand temps pour moi de me remettre au travail. Je m’offre un verre de blanc. Je sais que cela se dit un vaso de vino blanco en espagnol, je préfère le tenter en catalan, je ne suis pas sûr de demander correctement : vi blanc per favor. Le serveur à peine moins âgé que ses clients me remplit un petit verre jusqu’au bord sans sourciller. Jackpot.
 

Eric Pessan est né en 1970 à Bordeaux, il vit dans le vignoble nantais. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Il écrit des romans, des textes en compagnie de plasticiens ainsi que du théâtre. Il est également membre du comité de rédaction de la web-revue : remue.net
Derniers textes publiés : Incident de personne (roman, éditions Albin Michel), Croiser les méduses (nouvelle, éditions de l’Atelier IN8), Dépouilles (théâtre, éditions de l’Atttente), La grande décharge (théâtre, éditions de l'Amandier). Sa pièce Les Inaboutis a été publiée par Théâtre Ouvert en octobre 2011. Tout doit disparaître (Ed. Théâtre Ouvert / Tapuscrit) a fait l’objet d’une mise en espace par Jean-Christophe Saïs à l'Ecole Pratique des Auteurs de Théâtre et par Frédéric Maragnani au festival d’Avignon 2011 dans le cadre de Théâtre Ouvert/40 ans.

 

Parcours d'Eric Pessan avec Théâtre Ouvert et extraits de correspondance

 

A lire : le témoignage de Frédéric Sonntag, l'autre auteur français ayant participé à l'échange entre Théâtre Ouvert et la Sala Beckett.