Je suis une aventure à l'EPAT, par Anne Seiller

Je suis une aventure, répétitions ©Christophe Raynaud de Lage

 

Chronique du travail réalisé par Olivier Werner avec le groupe d'étudiants en Master 2 Dramaturgie et mise en scène de l'Université Paris X-Nanterre, du 8 au 20 octobre 2012, à partir du roman d'Arno Bertina Je suis une aventure (Editions Verticales).
Pendant cette même session de l'Ecole Pratique des Auteurs de Théâtre, François Wastiaux a travaillé avec un autre groupe d'étudiants, sur le même roman, pour en donner à entendre un autre théâtre-récit.

 

Théâtre Ouvert, deuxième semaine d'octobre.
Premier jour.
Guidés par le motard Olivier Werner, nous partons à la recherche d'Arno Bertina, enfourchés à son écriture. Nous allons tenter de le rejoindre à un endroit encore inconnu de son aventure.
Nous décidons de faire de son voyage notre prochaine EPAT (étape ?...). Le carburant sera son roman.
Forts de ses énergies différentes, nous chercherons leurs résonances plutôt qu'à leur être fidèles. Nous en avons l'autorisation (le devoir ?).
Il s'agira de scanner l'écriture, de lui donner trois dimensions : plastique, acoustique et physique.
Nous décidons de nous laisser chahuter par les paysages, faire de ces paysages extérieurs nos paysages intérieurs, retrouver les états physiologiques qu'ils créent. L'espace maîtrisera notre destin.
On démarre. Chacun sort le livre. Premier chapitre.
Il y a plusieurs Arno B., explosés dans la forme, assène Olivier (mais oui, bien sûr, tous multiples ! pourquoi n’y avais-je pas pensé ?) : la dimension protéiforme de son écriture.
Un narrateur (arpenteur, scrutateur, homme fixe ?) sera la voix de laquelle nous extrairons les énergies.
À partir de là nous envisageons des figures, fonctions de la sensibilité de chacun au texte. Nous intervenons plus en tant que personne que comme acteur ou metteur en scène Convoqués et responsables.
Lecture.
Il y a du comique si l'on considère d'où ça parle. Les changements d'énergie. Apparaît une première figure : le corps conducteur, porteur du tempo du jazz, voix off, très intérieure, au micro (Arno débarque, écoute, entend) engagé dans le récit, puis une deuxième, plus objective.
On lit tour à tour. (Arno est d'accord pour tordre la ponctuation, il dit : « il faut s'abstraire du sens pour trouver la teinture. ») D'autres figures apparaissent : le massacrant, le passager, le corps objectif...
Chapitre deux / la moto à l'arrêt : un conducteur bis, qui doute, qui rencontre un faune : premier dialogue dont on s’empare.
Chapitre trois / on se met de côté les figures extérieures, les rencontres (Thoreau, Tyson, Pirsig...) figure à elles seules ? On s'en servira plus tard.

Deuxième jour.
Que produit le déplacement, et qu'est-ce qu'il produit quand il cesse ? Nous nous déplaçons nous-mêmes dans le cours du travail. Les figures dégagées la veille s’installent et nous guident dans le roman. Son aspect calendaire, comme un journal de bord, nous fait avancer plus loin que nous l'aurions cru. Nous le parcourons maintenant avec cette consigne : rechercher les passages concernant le voyage. Une d'entre nous veut aller jusqu'en Afrique... atteindre les pages 300... rentrer en voiture avec Barbe-Blanche sur le capot ???
Le tennis, la grâce, l’histoire d’amour, on abandonne.
Le fond se dégagera de la forme et d’ailleurs, comment l’auteur lui même en a-t-il conscience sauf à en parler ? à nous le faire parler ?

Au matin du troisième jour nous avons sélectionné 43 pages : il nous faut au minimum 5 figures, 6, 7 ?  attaquer le découpage, la répartition : l'écrivain, le passager contemplatif, le GPS objectif, la marche arrière et la marche avant, le commentateur, les figures extérieures. Création d'un langage commun pour un voyage commun. Nous serons finalement 6 Bertina (personnages 1 à 6) et 1 Fédérère (personnage 7), tout à la fois vestige de l'aspect tennistique du roman et synthèse des personnages rencontrés, notre monde externe, l'étrangeté du lien avec lui. Son son. Bruiteur émérite…
Et l'on roule.

Quatrième et cinquième jours : sur la route de la lecture de ce qui devient de plus en plus notre objet, le voyage s'intensifie. Il ne reste plus que 35 pages.
Arno n'a que peu d'escales pour nous y retrouver. Mais il semble que ça l'amuse de nous voir le lâcher. Pendant ce temps nous nous rapprochons chacun de nos figures respectives en leur créant une fiction. Olivier, en guide qui connaît le mieux le territoire, propose les orientations. A l'image des étourneaux, chacun poursuit une trajectoire mais reste groupé autour de cette moto, ce texte, avec comme point de mire…

Sixième au dixième jour : le plateau !
La confrontation avec le texte peut avoir lieu, par l'intermédiaire des corps et des voix. Les sensations doivent être traversées pour retrouver « d'où ça parle ». L'accumulation des thèmes, la variété des points de vue, la multiplicité des figures nous amènent naturellement à vouloir en rendre compte : nous aurons un espace fait d'amoncellement, la chambre de Bertina sera aussi une moto, en course, en panne, en pause, une rive, un pré, un parking, un ferry, un avion, Bamako...
Chaque jour, l'un après l'autre, nous amenons les accessoires : gentil foutoir.
Plus que 26 pages. Dans ce déroulement, petit à petit naissent des dialogues, figures se répondant, s'interrogeant, s'invectivant, ponctués par le monde fertile d'un bruiteur, élément essentiel d'une réalité onirique.
On va vite.
Les rires fusent. Les propositions aussi. Olivier maintenant nous dirige. On se laisse entraîner avec plaisir. Le Suisse nous ralentit ? Heureusement ! Les étourneaux-sansonnets nous stoppent ? Bienheureux ! Les sandwichs, clopes et Génépi nous freinent ? Bon !
Une mauvaise humeur par-ci, un orgasme par là, un vol stationnaire les pieds dans l’eau, un Tom-Tom angoissé et quelques combustibles plus tard, nous avons nos images qu’il ne nous reste plus qu’à transmettre. Le corps conducteur s’y attelle. Aidé en cela par un personnage à l’allure autiste qui voudra s’appeler « pot d’échappement »… mais qui échappe à quoi ?
Au roman. Plusieurs jours qu’on n’a pas vu le livre. Il n’en reste qu’un petit tas de pages non brochées qui encombrent nos mains et nos regards. Dont on voudrait bien se débarrasser aussi. N’en avoir que la mémoire et l’imagination
On s'éloigne ? Probablement. Mais n'est-ce pas là la fonction d'un voyage ? Il y a une étape à laquelle il nous faut arriver ce vendredi soir. Du public sera là. Bertina nous y attend.

 

Anne Seiller est comédienne de théâtre et de cinéma. Formée au cours Périmony et au conservatoire du 10e arrondissement de Paris, elle intègre pendant quatre ans une troupe en Russie (en Oural), sous la direction de Valéry Akhadov. Elle y joue les auteurs classiques, (Molière, Tchékhov, Goldoni) mais aussi le répertoire contemporain (Léonid Zorine, Tennessee Williams, Heiner Müller…). Elle fonde la compagnie Apocryphe Tendance et bénéficie de formation à la mise en scène en Russie (Piotr Fomenko) et en France (Master Professionnel de mise en scène et dramaturgie à l'Université de Nanterre).
En France, elle est clown pendant plusieurs années dans une compagnie pour enfants et travaille au théâtre notamment sous la direction de C. Benedetti, S. Rappeneau, V. Vellard, M. Marfaing, C. Cotté, I. Zimina, S.Druet, J.Vincey. Parallèlement, elle traduit et adapte des textes russes de E. Schwartz, I. Gontcharov, N. Gogol, O. Moukhina, E Mouravitsky, H. Grékov, R. Mal'sagova. La dernière création de la compagnie Apocryphe Tendance est Fièvre de Wallace Shawn dans une mise en scène de Lars Norén.