Jean-Marie Serreau par Michel Vinaver

Jean-Marie Serreau DR

 

Les 8 et 9 février 2013, « Des histoires de théâtre » à Théâtre Ouvert célébraient deux des hommes de théâtre qui ont le plus contribué à faire surgir, connaître et imposer, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les nouvelles dramaturgies ouvertes à des écritures et démarches théâtrales en rupture, dont certaines deviendront l’un des fils conducteurs de l’histoire du théâtre contemporain durant des décennies : Gabriel Garran et Jean-Marie Serreau.
Lors de la soirée consacrée à Jean-Marie Serreau, Michel Vinaver a lu son témoignage, écrit pour l’occasion, sur l’importance qu’a eu le metteur en scène dans son parcours d’auteur. Le voici.

 

JEAN-MARIE SERREAU
 

Jean-Marie était un peu fou.
 

Il le fallait pour oser ce qu’il a osé.
 

Sur son chemin, en dehors de son savoir-faire et de sa foi, il n’y avait que des obstacles.
 

Côté obstacles, il était champion toutes catégories dans l’art qui consiste à sauter par-dessus, ou passer par dessous ou les réduire en poussière à force de les ignorer.
 

Jean-Marie était gai, espiègle, ironique.
 

Je ne me souviens pas de l’avoir vu découragé, las, impatient. Même quand tout paraissait aller dans le mur. C’est-à-dire très souvent.
 

Modeste aussi.
 

Ce que je lui dois est inappréciable. D’avoir créé ma première pièce, Les Coréens, à Paris, et de l’avoir fait si bien.
 

C’était en janvier 1957. Les répétitions avaient eu lieu au Théâtre de l’Œuvre dès septembre 1956, en vue d’une création aux Mardis de l’Œuvre en novembre de cette année-là, auquel cas Serreau eût devancé Planchon à Lyon d’une semaine ou deux pour la création française de la pièce. Mais patatras, d’obscurs problèmes financiers ont amené L’Œuvre à se retirer du projet. Ainsi la création, retardée de deux mois, s’est déportée sur un autre théâtre, celui de l’Alliance Française, dénommé aussi Théâtre d’Aujourd’hui. Il a fallu à Serreau remplacer un des acteurs dans un rôle de soldat du corps expéditionnaire français en Corée, le jeune Antoine Vitez, engagé ailleurs. Mais parmi les 20 acteurs demeurait Graeme Allwright, inoubliable dans le rôle du soldat américain mourant et dans le rôle d’un vieux Coréen. Il y avait aussi l’encore plus jeune Jean-Baptiste Thierrée dans une de ses premières apparitions sur un plateau. Et la très belle et émouvante Dominique Chautemps. Et Alain Mottet, entre autres, et Paul Crauchet. Une distribution de rêve. Le décor, un chef d’œuvre, principalement un tas de pierres, était d’André Acquart, qui a su ensuite l’adapter au Théâtre en Rond où la pièce a été reprise, après les trente premières représentations sur son site d’origine.
 

La chance de cette pièce est d’avoir rencontré Planchon et Serreau au même moment. Deux grands metteurs en scène, et combien différents. Chez Planchon primait l’architecture du sens, la netteté de la ligne générale. Chez Serreau, la densité poétique, la sensibilité.
 

En repensant à Serreau comme je le fais souvent, en repensant à l’ami, en repensant à l’homme, je me dis qu’il y avait chez lui quelque chose d’aérien, un peu féérique, grâce à quoi il éludait les problèmes sans solution, comme en connaissaient les projets de théâtre d’avant-garde dans les années 50. Jean-Marie ne passait pas en force, il rusait et charmait, louvoyait, jonglait, déjouait la loi des causes et des effets. Il était insubmersible.
 

Michel Vinaver, 8 février 2013

 

Parcours de Michel Vinaver avec Théâtre Ouvert