La jeunesse comment ça s'écrit ? par Nathan Gabily, Maxime Le Gall et Mariette Navarro

©Mariette Navarro

 

Au cours de la saison 2012-2013, en parallèle à la création et à la tournée du spectacle J’ai 20 ans qu’est-ce qui m’attend ? mis en scène par Cécile Backès se sont déroulées des actions en direction des scolaires : ateliers d’écriture et de pratique théâtrale menés par l’équipe artistique.
Dans le 18e arrondissement de Paris, en lien avec Théâtre Ouvert, les élèves de seconde du Lycée Charles de Foucauld  - dans le cadre de l’atelier trimestriel consacré à l’écriture - et les élèves de première année de BTS Economie sociale et familiale du Lycée Rabelais  - dans le cadre du cours de « connaissance des publics » sur le thème « les âges de la vie » - ont ainsi suivi un atelier d’écriture.
Deux comédiens du spectacle, Nathan Gabily et Maxime Le Gall, ainsi que la dramaturge, Mariette Navarro, ont animé les ateliers, accompagnés par certains auteurs et professeurs, jusqu’à la restitution en public à Théâtre Ouvert le 16 mai 2013. Témoignages.

 

Quelque chose de leur jeunesse
par Nathan Gabily et Maxime Le Gall
 

L’atelier d’écriture que nous avons proposé s’appuie sur la construction originale du spectacle J’ai 20 ans qu’est-ce qui m’attend ?
En effet, nous avons proposé à nos deux groupes de refaire le parcours qui a mené les cinq auteurs du spectacle à écrire « quelque chose de la jeunesse ».
La première séance, nous visionnons quelques entretiens que Cécile Backès et Maxime Le Gall avaient menés en 2010. Ceux tournés à Epinal auprès d’apprentis en mécanique, préparation en pharmacie, boucherie, boulangerie et d’étudiantes en BTS « industries des matériaux souples ».
 L’enjeu pour cette séance est de s’interroger sur ce qui est intéressant à prendre en notes ; qu’est-ce qui constituerait une matière pour répondre à « j’ai 20 ans, qu’est-ce qui m’attend ? ».
On parle du physique, de l’allure, de la façon de parler, des gestes, des tics, des silences des interviewés. De ce qui nous ressemble et de ce qui nous ressemble moins, ou pas. Et l’on a beaucoup de difficultés à faire la différence entre ce que l’on voit et sait objectivement à travers ces portraits et ce que l’on interprète, ce que l’on invente, ce que l’on juge.
Avec les Secondes, on fait tomber les préjugés sociaux et régionaux, avec les BTS on prend cela aussi comme un exercice pratique de premier entretien avec une personne que l’on accueille. 
On tord le cou aux clichés ; et si l’on doit imaginer quelque chose, ce sera de la fiction. C’est ce qu’avait fait Joy Sorman avec ces vidéos qui lui ont inspiré le portrait de Lucie, la jeune apprentie mécanicienne de J’ai 20 ans and what’s the fuckin’hell.
Du réel à la fiction.
La rencontre avec les auteurs lors de la deuxième séance prolonge la discussion. Chacun d’eux raconte son travail d’écriture pour la pièce. François Bégaudeau avec les Secondes raconte aussi son parcours, notamment lorsqu’il commençait à écrire à leur âge. De la place de l’auteur dans ses écrits. Du pouvoir incroyable de l’écriture, et de l’engagement, des responsabilités et de la liberté qui vont avec.
Joy Sorman avec les BTS lance un débat animé : qu’est-ce qu’être adulte ?
 On parle de responsabilités, d’intensité de vie qui change, « avec la crise, on ne sera jamais adulte », de la vie en bande, de projection, de sociabilisation, d’intégration.
Riches de ces échanges, les élèves sont amenés à écrire, les séances suivantes, guidés par Mariette Navarro, sur des exercices courts comme sur des travaux plus élaborés et revus par la suite. Après quelques tâtonnements, ils se lancent dans des écrits plus personnels. On découvre de l’humour, de l’invention, du cynisme, et parfois de la violence, de l’engagement, des rêves...
La dernière séance, nous donnons aux élèves des outils pour les préparer à l’exercice de la lecture à voix haute où ils vont raconter ensemble – à travers leurs écrits – leurs interrogations, leurs projets, leur intimité. Quelque chose de leur jeunesse.

 

Nathan Gabily a suivi l'enseignement du Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique (promotion 2006). Il a travaillé sous les directions de Philippe Adrien, Didier Lelong, Dany Martinez, Barbara Bouley-Franchitti, Urzsula Mikos. Cécile Backès lui a confié des rôles dans ses derniers spectacles (Vaterland et J'ai 20 ans qu'est-ce qui m'attend ?), ainsi que la direction de plusieurs ateliers en milieu scolaire. Il a été assistant à la mise en scène (pour un spectacle avec 120 enfants à La Rochelle), et comédien dans des réalisations pour Radio France et des livres-audio, ainsi que dans plusieurs courts-métrages et fictions pour la télévision.

 

Maxime Le Gall a reçu également une formation de comédien au CNSAD. Il travaille au théâtre avec Angelique Friant, David Girondin Moab, Guillaume Delaveau, Jean-Francois Mariotti, Emmanuel Ray et, depuis 2010, avec Cécile Backès (Vaterland puis J’ai 20 ans qu’est-ce qui m’attend ? co-direction artistique et jeu). Il participe régulièrement aux lectures données par le comité des lecteurs du Jeune Théâtre National et à des enregistrements de fictions pour Radio France.

 

 

Le jour J
par Mariette Navarro
 

J’arrive à Théâtre Ouvert. Me glisse dans la salle. La même salle qui a vu, il y a deux ans et demi, la première mise en espace de J’ai 20 ans qu’est-ce qui m’attend ? Sur le plateau ils sont déjà tous là, en plein travail. Je suis saisie par l’effet de nombre, et par le fait de ne pas réussir à identifier les deux groupes au premier regard. C’est le jour J, les élèves des deux classes qui ont mené l’atelier tout au long de l’année sont fondus en un seul groupe, celui des acteurs de leurs propres textes, et de la présentation qui aura lieu le soir même.
   
Dans la salle, Maxime, Nathan, les enseignantes des deux groupes et une élève, qui, ne pouvant pas participer au spectacle du soir est néanmoins dans l’enthousiasme du travail : elle exerce son regard, s’essaye avec beaucoup de pertinence à la direction des autres. Pour chacun, quelque chose est, au moment présent, en train d’être compris de la fabrication du théâtre, de l’exigence du plateau.

Je suis frappée par la concentration, le sérieux, la façon dont les étudiants enregistrent les informations depuis le matin, s’efforcent de donner de la voix, ce qui n’est pas facile quand on monte sur une scène pour la première fois. Quelquefois la fatigue gagne, les corps se relâchent. Maxime saisit au vol l’état du moment, imagine un « tas », un chœur avachi… pour mieux repartir vers un nouvel élan et des textes plus personnels : « Mon père, ma mère, moi ce que je voudrais, c’est… »

Retour en arrière : janvier, février 2013. Je rencontre chacun des groupes dans leur lycée respectif. Je les vois chacun deux fois deux heures, juste le temps d’amorcer des textes, de fournir quelques outils. Juste le temps de demander à chaque classe ce qui l’a marquée des vidéos, rencontres, des passages du spectacle : de quoi elle voudrait s’emparer, se servir, pour dire quelque chose de sa propre jeunesse. Les réponses sont aussi différentes que les filières, les âges, les lycées. Certains portraits ont touché, marqué, suscitent des envies d’écrire. Je prépare quelques exercices pour déclencher l’écriture, donner des points de départ commun, tout en déplaçant un peu. Des voix apparaissent dès les premiers tours de table. Des fulgurances. Une solide envie de prendre la parole, une adresse évidente.

Sur le plateau, ce soir, 16 mai, la boucle de l’exploration se boucle, la rencontre s’accomplit quand quelques parents écoutent les mots de la jeunesse lue à voix haute par elle-même, quand deux élèves qui ne se connaissaient pas le matin même se donnent la réplique, quand d’autres jeunes se voient rendre hommage dans les textes et trouvent eux aussi leur place sur le plateau, par la magie de l’écriture, du jeu, et de la générosité.

 

Mariette Navarro a été formée en tant que dramaturge à l’école du Théâtre National de Strasbourg (2004 à 2007). Auteur, elle a publié trois textes : Alors Carcasse, Cheyne éditeur, 2011 (prix Robert Walser 2012) ; Nous les vagues suivi de Célébrations, Quartett, 2011 créé en mars 2012 au Théâtre de la Tête Noire par Patrice Douchet ; Prodiges®, Quartett, 2012, commande de la Cie du Veilleur, créé en octobre 2012 au Théâtre de Thouars par Matthieu Roy.
Mariette Navarro travaille actuellement à l’écriture de Elle brûle, avec la Cie Les Hommes Approximatifs, qui sera créé à l’automne 2013 à la Comédie de Valence puis à La Colline-Théâtre national.
Son blog Petit oiseau de révolution

 

 

Avec la participation pendant les ateliers de François Bégaudeau (auteur), Joy Sorman (auteur), Nathan Gabily (comédien), Maxime Le Gall (comédien), Mariette Navarro (auteur / dramaturge), Marie Delestre et Geneviève Maas (professeurs de francais au lycée Charles de Foucauld, Paris 18e), Isabelle Moreau (professeur de philosophie au lycée Rabelais, Paris 18e).

Et les élèves Sabrina Allouche, Sophie Aloui, Elissa Babaci, Mélanie Batcho, Chelie Berguig, Sarah Boucherrougui, Inès Boudjemai, Océane Carlier, Ange-Laure Christon, Lizzie Delfaut, Naomi Diakité, Clara Dodin, Yousra Drobi, Alexis Fleury, Audrey Fortuné, Chloé Grandemain, Aude Guinde, Céline Hémoh, Léa Kaskas, Marianne Klein, Adrien Langlais, Sabrina Leca, Katia Mammeri, Laury Manlius, Axelle Mathieu, Maëlle Maudry, Yanis Mégal, Adeline Mervaille, Siham Mesli, Gina Molish, Laura Pac- tet, Ophélie Simal, Camille Souillard, Kandé Toure, Megha Trivedi

Avec le soutien de la Mairie du 18e arrondissement de Paris.