Retour de Guyane, par Mario Batista

 

Mario Batista, auteur que Théâtre Ouvert suit depuis plusieurs années - trois de ses textes ont été publiés en Tapuscrit : Deux morceaux de verre coupant, Le petit frère des pauvres, Langue fourche - est passé récemment à la mise en scène et a été invité en Guyane, à la fois comme auteur et comme metteur en scène. Il livre ici quelques impressions et émotions sur cette (re)découverte de son texte en présence d'un nouveau public.
 

Nous avons été invités dans le cadre d'un festival à la scène conventionnée de Saint Laurent du Maroni, qui est située dans un bagne, le bagne du célèbre « Papillon », pour jouer mon spectacle L’Arrestation, avec Ricky Tribord et Hugo Mallon.
Cette invitation à jouer cette pièce a été une aubaine pour moi, parce que je n'étais pas du tout satisfait de la mise en scène, lors de sa création en janvier 2012. C’était un souvenir douloureux et même plus que ça. Cet échec, cette déception m'ont même fait douter de l'intérêt du texte, et de sa qualité.
J’ai donc changé un acteur, revu le dispositif, et je suis arrivé à un travail qui me paraissait correct, sans que j’aie pourtant la moindre idée de ce que pouvait être sa réception publique.
J’ai toujours dit qu’il s’agissait d’une comédie, et même d'une comédie de boulevard, même si le rire est plutôt grinçant.
C’est ainsi que nous avons découvert, à la première, avec le public, quel objet nous avions fabriqué.
Et la surprise, c’est qu’effectivement, le public a ri, a beaucoup ri, pratiquement  à chaque phrase, à la surprise des acteurs, qui ne s’y attendaient pas, et qui ont dû composer avec les interruptions permanentes que provoquaient les spectateurs. Oui, exactement comme on le voit dans le théâtre privé.
C’était étonnant, troublant, réjouissant, c’était aussi, je l’ai dit aux acteurs, la réalisation d'un rêve. C’est bien ainsi que j’avais rêvé ce texte puis ce spectacle, et je constatais, avec les diverses représentations, à quel point je ne m’étais pas trompé sur la nature du travail. Et c’est aussi un des points qui me touche. Depuis des années, j’attends de pouvoir vérifier comment fonctionnent mes textes, qui sont d'ailleurs avant tout des propositions de théâtre, quel spectacle ils convoquent, quel rapport ils entretiennent avec les spectateurs.
Je crois que d’une manière évidente, cette fois-ci, la réponse était là, sous mes yeux, dans mes oreilles.
J’ai toujours eu à cœur de travailler sur deux lignes, pas si distinctes que ça, d’ailleurs : suivre une veine « tragique », et suivre une veine « comique ». Entretenir deux broussailles différentes, creuser un même sillon selon deux modes distincts.
Et je n'ai aucun regret sur le caractère boulevardier de mon texte L’Arrestation, car l'écriture est assez fouillée, les métaphores assez creusées, et je l’ai constaté en Guyane, pour que n’importe quel spectateur, même non averti, comprenne le projet : le projet théâtral, avec la mise en scène, le choix des costumes, des acteurs… et le projet d'écriture.
Au fil de ces représentations, c’est ce qui m’est apparu. En Guyane, nous avons eu la chance d’avoir des spectateurs qui ne sont pas forcément des « réguliers » du théâtre, et qui pour cette raison sont exclusivement attentifs au plaisir qu’ils peuvent ressentir devant un spectacle.
A la première, nous avons eu des gendarmes (L’Arrestation, comme son nom l’indique, est l’histoire d’un policier un peu dérangé qui arrête un jeune homme dans la rue), ils étaient six ou sept, dont le commandant de gendarmerie de Saint Laurent.
Ils ont « adoré » le travail, trouvé qu'il y avait des « perles » dans le texte, m'ont demandé de le leur envoyer pour le mettre sur internet, et nous ont proposé d'acheter une représentation pour jouer le spectacle uniquement pour les gendarmes.
Ce qui a été assez amusant, c’est qu’il m'ont demandé comment je savais toutes ces choses sur la vie des policiers, et comme je ne fais jamais d’étude documentaire, mais que je parie sur l’imagination, cela m’a touché. Et je trouve d’ailleurs que notre époque entretient un peu trop l’illusion que seule l’imitation de la réalité est garante de « la vérité humaine ». Cette expérience me confirme ce que je crois, à savoir que seule l’imagination est assez puissante pour rendre « la vérité humaine », une vérité qu’on ne retrouve pas, la plupart du temps, dans la vie réelle.
Nous avons, et c’était une autre expérience étonnante, fait une représentation scolaire, devant 185 élèves, à Kourou, dans des conditions « rock’n’roll », sans lumières, dans un « pôle culturel »  avec des élèves pour une bonne partie agités : nous avons eu une salle hilare, attentive, et pour finir heureuse : c'était un bonheur.
Et c’est aussi une découverte que j’ai faite, sur ce spectacle, et du coup sur ce texte : il plaît à la police, il plaît à ceux qui n'aiment pas la police, il plaît aux enfants, il plaît aux adultes, et je suis surpris du large spectre de spectateurs qui sont touchés.
Puis nous avons achevé notre tournée à Cayenne, dans une salle de 400 places, et un plateau de 15 m d’ouverture : nous avions peur de ne pas parvenir à « accrocher » les spectateurs à cause de l’éloignement du plateau par rapport à la salle, l’un et l’autre étant séparés par une fosse d’orchestre, ce qui posait aussi des problèmes acoustiques. Cette représentation était en quelque sorte le « clou » de notre tournée en raison des difficultés qu’elle présentait, mais aussi parce qu’elle nous offrait la plus grande visibilité de notre travail sur cette série.
Mais là encore, le travail s’est déroulé formidablement bien, et c’était d’autant plus impressionnant que je n’avais encore jamais joué dans une aussi grande salle, puisque, il faut l’avouer, je débute dans la mise en scène.
Ainsi nous avons achevé ce voyage théâtral, avec des perspectives multiples et déjà une nouvelle date en octobre, à Mana, à l’ouest de la Guyane, pour ce même spectacle.
Mais en dehors des calculs et des objectifs qu’on peut se fixer pour faire vivre un spectacle, ce qui est important c’est que nous avons fait une belle tournée, que nous avons eu du plaisir, et je crois, nous en avons donné.
 

 

Mario Batista a écrit : Deux morceaux de verre coupant (Tapuscrit/Théâtre Ouvert, 2003), mis en voix dans différents lieux – Théâtre Ouvert (par Joël Jouanneau et Stanislas Nordey), Théâtre 95, Studio-théâtre de la Comédie-Française, Montévidéo à Marseille ; Le petit frère des pauvres (Tapuscrit/Théâtre Ouvert, 2003), mis en voix à Théâtre Ouvert et au Théâtre des deux rives à Rouen ; Erma et moi (édition Christophe Chomant, 2006), créé par Mélanie Leray et Pierre Maillet (Théâtre des Lucioles) au Théâtre des deux rives, festival « Corps de textes » en 200 6 ; Langue fourche (Tapuscrit/Théâtre Ouvert, 2006), créé par l’auteur avec Ricky Tribord en 2012 à la scène conventionnée kokolampoe de St Laurent du Maroni en Guyane ; On n’arrête pas le progrès, textes de chansons, commande du théâtre de Béthune, mise en scène Blandine Savetier en 2008 ; L’Arrestation, mise en espace en 2011 dans le cadre d’une résidence d’auteur à Mains d’œuvres, créé par Christophe Laluque en 2011 à Viry-Châtillon, puis mis en scène par l’auteur en 2012 au Colombier de Bagnolet et repris en avril et mai 2013 en Guyane ; Endormis sous le ciel, lu par Stanislas Nordey à Théâtre Ouvert en janvier 2013, créé par Thomas Bouvet à La Loge, en juin.
Début 2011, un atelier "Traversée dans l'écriture de Mario Batista" a été animé par Christophe Lemaître ; les sorties publiques ont été présentées au Nouveau Théâtre d'Angers et à Théâtre Ouvert.
Extrait de spectacle et entretiens vidéos avec l'auteur ici